Passer le relais : 7 dirigeants de fiduciaires témoignent (anonyme)
L'essentiel en 3 points:
- Le déclic qui pousse un dirigeant de fiduciaire à envisager la transmission est rarement financier. C'est un moment précis, souvent silencieux, qui change la perspective.
- Trois trajectoires reviennent dans ces témoignages : la reprise interne par un collaborateur, la fusion avec un confrère, l'intégration dans un groupe plus large.
- Le regret le plus partagé parmi ces sept dirigeants : avoir attendu trop longtemps avant d'ouvrir la conversation.
J'ai dirigé une fiduciaire. Je connais le poids particulier de cette question : passer le relais. Non pas parce qu'elle est complexe sur le plan technique, elle l'est, mais parce qu'elle touche à quelque chose de plus profond. L'identité. La relation avec ses clients. Le sentiment d'avoir construit quelque chose qui vous dépasse.
Au cours des dix-huit derniers mois, j'ai eu le privilège de m'asseoir avec des dirigeants de fiduciaires en Suisse romande qui ont traversé cette étape ou qui s'y préparent. Sept d'entre eux ont accepté de partager leur expérience, à condition de rester anonymes. Je respecte cette condition. Les prénoms sont fictifs, les cantons parfois volontairement flous. Mais les mots sont les leurs.
Pourquoi sept témoignages, pourquoi anonymes?
La succession d'une fiduciaire reste un sujet discret en Suisse. On en parle peu en public. Les chiffres circulent dans les cercles professionnels : l'âge moyen des dirigeants de fiduciaires en Romandie dépasse 55 ans, et une part significative d'entre eux n'a pas de plan de succession formalisé. Mais derrière les chiffres, il y a des histoires humaines que personne ne raconte.
J'ai choisi sept témoignages parce qu'ils couvrent des réalités différentes : des fiduciaires de 3 à 14 collaborateurs, des dirigeants entre 52 et 67 ans, des cantons variés en Romandie. L'anonymat n'est pas un artifice. C'est la condition qui a permis à ces dirigeants de parler franchement, sans filtre commercial, sans crainte de signaler une faiblesse à leurs clients ou à leurs équipes.
Ce que vous lirez ici n'est pas un guide méthodologique. Pour cela, je vous invite à consulter notre réflexion structurée sur la transmission d'une fiduciaire. Cet article est un recueil de vérités personnelles.
Le déclic : ce qui amène vraiment à se poser la question?
Aucun des sept dirigeants n'a mentionné un événement spectaculaire. Pas de crise cardiaque, pas d'ultimatum familial, pas de perte de client majeure. Le déclic est plus subtil que cela.
« Marc », 63 ans, canton de Vaud (VD), fiduciaire de 8 personnes :
« C'était un mardi matin. Un client de longue date m'a appelé pour un problème de TVA assez banal. Et pour la première fois en trente ans, j'ai ressenti de la lassitude. Pas de la fatigue, de la lassitude. J'ai su que quelque chose avait changé. »
« Catherine », 58 ans, Genève (GE), fiduciaire de 5 personnes :
« Mon fils m'a demandé ce que je ferais si je vendais. Pas "quand", pas "pourquoi". "Ce que je ferais après." La question m'a hantée pendant des semaines. Je n'avais pas de réponse. Et c'est là que j'ai compris que je m'étais tellement fondue dans la fiduciaire que je n'existais plus à côté. »
« Pierre », 61 ans, Fribourg (FR), fiduciaire de 11 personnes :
« Le déclic, c'est quand j'ai réalisé que je refusais des mandats non pas par choix stratégique, mais parce que je n'avais plus l'énergie de les intégrer. Ma fiduciaire stagnait, et c'était moi le frein. »
Ce que ces témoignages révèlent, c'est que le déclic est rarement une décision. C'est une prise de conscience. Et elle arrive souvent deux à trois ans avant qu'une action concrète soit engagée.
« Alain », 67 ans, Neuchâtel (NE), fiduciaire de 3 personnes :
« J'ai commencé à y penser sérieusement quand un confrère est parti à la retraite du jour au lendemain, pour raison de santé. Ses clients ont été dispersés en quelques semaines. Trente ans de relations, volatilisés. Je me suis dit : je ne veux pas que ça m'arrive. »
Trois trajectoires : reprise interne, fusion, intégration
Parmi les sept dirigeants, trois trajectoires de transmission se dessinent clairement. Aucune n'est meilleure qu'une autre. Chacune correspond à une réalité différente.
La reprise interne par un collaborateur
« Sophie », 56 ans, Valais (VS), fiduciaire de 6 personnes :
« J'ai identifié très tôt une collaboratrice qui avait le potentiel. Le problème, c'est le financement. Une jeune professionnelle de 34 ans n'a pas les fonds pour racheter une fiduciaire, même petite. On a mis en place un earn-out sur cinq ans. C'est lent, mais ça préserve la relation avec les clients. »
La reprise interne est la trajectoire la plus naturelle, mais aussi la plus rare. Elle exige un alignement entre la volonté du dirigeant, la capacité financière du repreneur et un calendrier réaliste. Sophie estime que le processus complet prendra sept ans, de l'identification à la sortie effective.
La fusion avec un confrère
« Marc » (VD) :
« Un confrère plus jeune, dans le même canton, cherchait à se développer. On s'est rencontrés plusieurs fois, d'abord de manière informelle. On a fusionné nos portefeuilles progressivement. Ce n'est pas un rachat. C'est une alliance. Et honnêtement, pour mes clients, la transition a été presque invisible. »
La fusion entre confrères fonctionne quand les cultures sont compatibles. Marc insiste sur un point : il a passé plus de temps à évaluer la compatibilité des approches client qu'à négocier le prix.
L'intégration dans un groupe
« Daniel », 59 ans, Vaud (VD), fiduciaire de 14 personnes :
« Je ne voulais pas simplement vendre et partir. Je voulais que mon équipe ait accès à des outils, à une structure, à une vision à long terme que je ne pouvais plus leur offrir seul. L'intégration dans un groupe m'a permis de rester impliqué pendant la transition, tout en sachant que la fiduciaire continuerait à grandir. »
L'intégration dans un groupe, qu'il s'agisse d'un réseau de fiduciaires ou d'une plateforme comme Sequence, répond à une préoccupation récurrente : que devient l'équipe après le départ du fondateur? Pour comprendre les dynamiques actuelles de ce mouvement, notre analyse sur la consolidation du marché fiduciaire suisse offre un cadre utile.
Vous réfléchissez à la suite pour votre fiduciaire?
Ces conversations sont par nature confidentielles. J'échange régulièrement avec des dirigeants qui se posent ces questions, sans engagement, sans pression.
Une conversation confidentielle avec Blas
Le facteur humain : équipe, clients, héritage
Si le déclic est personnel, la décision, elle, est collective. Chaque dirigeant interrogé a mentionné trois préoccupations dans cet ordre : l'équipe d'abord, les clients ensuite, l'héritage en dernier.
« Catherine » (GE) :
« Ma première pensée n'a pas été "combien vaut ma fiduciaire". C'était "qu'est-ce qui va arriver à Nathalie, qui travaille avec moi depuis 19 ans". »
« Pierre » (FR) :
« Les clients, je les connais personnellement. Certains depuis plus de vingt ans. Je ne peux pas les "transférer" comme on transfère un dossier. Il faut du temps. Il faut des présentations. Il faut que le repreneur comprenne que derrière chaque mandat, il y a une personne qui vous fait confiance. »
« Élise », 52 ans, Jura (JU), fiduciaire de 4 personnes :
« L'héritage, c'est peut-être le mot le plus juste. Ce n'est pas de l'ego. C'est le sentiment que ce que vous avez construit a de la valeur au-delà du chiffre d'affaires. La manière dont vous traitez vos clients, la rigueur de votre travail, la réputation que vous avez bâtie. Vous voulez que tout cela survive. »
Pour ceux qui souhaitent objectiver cette notion de valeur, nous avons publié un cadre de réflexion sur la valeur d'une fiduciaire qui complète ces dimensions émotionnelles par des repères concrets.
Quel est le regret le plus partagé?
J'ai posé la même question à chacun des sept dirigeants : « Si vous pouviez revenir en arrière, que changeriez-vous? » Six sur sept ont donné une réponse qui converge vers la même idée.
« Alain » (NE) :
« J'aurais commencé à en parler plus tôt. Pas à négocier, pas à vendre. Juste à en parler. À ouvrir le sujet avec mon entourage professionnel. Le silence est le pire ennemi de la transmission. »
« Daniel » (VD) :
« Le regret, c'est d'avoir cru que j'avais le temps. On a toujours le temps, jusqu'au jour où on ne l'a plus. J'aurais dû entamer les premières conversations cinq ans plus tôt. Pas pour agir immédiatement, mais pour avoir des options. »
« Sophie » (VS) :
« Avoir attendu que ma collaboratrice vienne vers moi au lieu d'aller vers elle. J'ai perdu deux ans parce que j'avais peur de sa réaction. En réalité, elle y pensait aussi, mais n'osait pas aborder le sujet. »
Le regret n'est jamais d'avoir vendu trop tôt ou pas assez cher. Le regret est toujours lié au silence. À ces années où la question était présente mais jamais formulée.
Quels conseils ces dirigeants donneraient-ils à eux-mêmes cinq ans avant?
Pour clore ces entretiens, j'ai demandé à chacun un conseil qu'il se donnerait à lui-même, cinq ans avant la transmission. Voici les sept réponses, sans filtre.
- « Marc » : « Parle à trois confrères de confiance. Pas pour vendre, pour comprendre ce qu'ils ont vécu. »
- « Catherine » : « Commence à documenter tes processus. Ce qui est dans ta tête n'a aucune valeur de transmission. »
- « Pierre » : « Investis dans la technologie maintenant. Un repreneur regarde ton infrastructure autant que tes clients. »
- « Alain » : « Choisis un conseiller externe qui n'a rien à te vendre. Quelqu'un qui a vécu la même chose. »
- « Sophie » : « Forme ton successeur comme un partenaire, pas comme un employé. La posture change tout. »
- « Daniel » : « Accepte que ta fiduciaire évoluera après toi. C'est normal. C'est même souhaitable. »
- « Élise » : « Ne confonds pas ta valeur personnelle avec la valorisation de ton cabinet. Ce sont deux choses distinctes. »
Ces sept conseils dessinent un portrait cohérent : la préparation ne commence pas par un mandat de vente. Elle commence par une réflexion personnelle, des conversations honnêtes et un investissement dans ce qui rend la fiduciaire transmissible.
Un mot personnel
J'ai créé Sequence parce que j'ai vécu ces questions de l'intérieur. La transmission d'une fiduciaire n'est pas un problème à résoudre. C'est un passage à accompagner. Chaque dirigeant que j'ai rencontré pour ces témoignages m'a rappelé quelque chose d'essentiel : derrière chaque fiduciaire, il y a une personne qui a mis une part d'elle-même dans son travail. Passer le relais, ce n'est pas abandonner. C'est choisir la continuité.
Si vous vous reconnaissez dans l'un de ces témoignages, ou si vous commencez simplement à y penser, je suis disponible pour en parler. Sans agenda, sans engagement.
La conversation la plus importante est souvent la première.
J'échange régulièrement avec des dirigeants de fiduciaires en Romandie sur ces sujets. En toute confidentialité.
Une conversation confidentielle avec Blas
Questions fréquentes
À quel âge un dirigeant de fiduciaire devrait-il commencer à réfléchir à la transmission?
Les sept dirigeants interrogés convergent sur un point : la réflexion devrait commencer au moins cinq ans avant la date envisagée de sortie. Il ne s'agit pas de lancer un processus de vente, mais d'ouvrir le sujet, d'explorer les options et de rendre la fiduciaire progressivement transmissible. Un dirigeant de 55 ans qui commence à y penser n'est pas en avance, il est dans les temps.
Quelle est la trajectoire de transmission la plus courante pour une fiduciaire en Suisse?
Trois trajectoires principales existent : la reprise interne par un collaborateur (la plus naturelle, mais souvent freinée par le financement), la fusion avec un confrère (efficace quand les cultures sont compatibles) et l'intégration dans un groupe ou une plateforme (qui offre une continuité structurelle à l'équipe et aux clients). Le choix dépend de la taille de la fiduciaire, de la présence ou non d'un repreneur potentiel et des priorités personnelles du dirigeant.
Comment préserver la relation client lors de la transmission d'une fiduciaire?
La transition client est le point le plus sensible selon les témoignages recueillis. Les dirigeants recommandent une période de transition d'au moins 12 à 18 mois pendant laquelle l'ancien et le nouveau responsable travaillent ensemble sur les mandats. Les présentations personnelles, client par client, sont préférables à une communication générique. La confiance ne se transfère pas par courrier : elle se construit en personne.
Faut-il faire appel à un conseiller externe pour la succession d'une fiduciaire?
Plusieurs dirigeants interrogés le recommandent, à condition de choisir quelqu'un qui comprend la réalité du métier fiduciaire en Suisse. Un conseiller qui a lui-même vécu la transmission apporte une perspective différente d'un consultant généraliste. Le critère essentiel mentionné : que ce conseiller n'ait pas d'intérêt commercial direct dans la transaction, afin de garantir l'objectivité de l'accompagnement.
Dernière mise à jour : 24 juillet 2026